Rien ne permet de dire que tout le peloton est en burn-out. Mais l'enquête sur Picnic PostNL, publiée le 15 octobre 2026, et les témoignages de Jonas Vingegaard, Stefan Küng ou Fem van Empel montrent une fatigue mentale réelle. En cause : une performance contrôlée en permanence, des contrats précaires et la peur de parler.
Entraînements toujours plus exigeants, pression des résultats, contrôle permanent, fatigue mentale. L'enquête révélant une supposée culture de la peur au sein de l'équipe Picnic PostNL relance le débat sur les conditions de travail dans le peloton. À force de repousser les limites de la performance, le cyclisme professionnel est-il en train d'épuiser ses coureurs ? On fait le point sur l'enquête, sur les coureurs qui ont parlé de leur fatigue mentale et sur ce qui distingue la fatigue du burn-out. Toute l'actualité du cyclisme pro est à retrouver dans notre rubrique dédiée.
Picnic PostNL : une enquête qui secoue le peloton
Le 15 octobre 2026, les médias néerlandais NOS Sport et In De Waaier ont publié une enquête décrivant une culture de la peur au sein de l'équipe Picnic PostNL. Les journalistes ont recueilli les témoignages de 71 coureurs et membres du personnel, actuels ou anciens, de la formation autrefois appelée Sunweb puis DSM.
Ce que racontent les 71 témoins
Les témoignages décrivent un climat de méfiance, de contrôle et de peur, et mettent en cause le management de l'équipe dirigée par Iwan Spekenbrink. Ils évoquent un durcissement progressif des règles internes, une surveillance constante et un manque de considération pour les besoins individuels des coureurs. Selon certains anciens membres, toute remise en question des décisions pouvait être perçue comme un acte de défiance. Adriaan Helmantel, entraîneur de Tom Dumoulin pendant 4 ans, parle même de « dictature ».
Martijn Tusveld est le seul coureur à témoigner à visage découvert. Le Néerlandais raconte avoir vu sa situation se dégrader après avoir exprimé un désaccord sur la tactique de son équipe lors du Giro 2020. Il dit avoir ensuite perdu confiance, jusqu'à ne plus oser donner son avis ni parler de ses difficultés.
D'autres témoignages font état d'un manque de soutien psychologique. Un ancien coureur raconte avoir demandé l'aide d'un professionnel de la santé mentale : selon lui, le directeur sportif Rudi Kemna lui aurait répondu ne pas croire aux psychologues. Ces accusations dépassent de loin les simples désaccords sportifs.
Une équipe qui conteste et lance une enquête indépendante
Picnic PostNL dit ne pas se reconnaître dans le tableau général dressé par les témoignages, mais a confié une enquête indépendante à la professeure Marjan Olfers. Spécialiste du droit du sport à la Vrije Universiteit Amsterdam, elle a été désignée le 29 octobre 2026. L'équipe s'engage à prendre ses conclusions au sérieux. Plusieurs coureurs de la formation, dont Warren Barguil et John Degenkolb, ont de leur côté défendu leur propre expérience au sein de la structure :
Une saison compliquée pour moi et pour toute l’équipe. Heureusement, la fin de saison nous a permis de respirer un peu, notamment grâce aux superbes victoires de Frits et Pavel qui nous projetaient déjà positivement vers 2027.
Malheureusement, un récent article est venu nous faire très mal, particulièrement dans cette période déjà délicate où nous nous battons pour l’avenir de l’équipe et la recherche de sponsors. Je ne suis pas là pour juger cet article, mais pour vous raconter mon histoire avec cette équipe. Je suis passé professionnel ici en 2013, après avoir signé dès 2011. L’équipe m’a laissé tout le temps de faire mes armes chez les amateurs avant de faire le grand saut. J’y ai découvert une structure en avance sur son temps, pionnière notamment sur le train des sprints.
En 2017, j’ai rompu mon contrat pour 2018 avant le Tour de France. Et pourtant, alors que j’étais blessé et en partance pour la saison suivante, l’équipe m’a fait une totale confiance pour être au départ. À l’époque, Iwan m’avait dit : « Tu reviendras ».
Et je suis revenu. Si le management avait été toxique, je ne serais jamais revenu.
Comme dans toute entreprise, il y a des règles et des devoirs. Ça plaît ou ça ne plaît pas, mais nous ne sommes pas au Club Med en vacances. En ce qui me concerne, ce cadre et ces exigences m’ont fait grandir en tant qu’homme.
Je sais à quel point Iwan, Marloes et toute l’équipe travaillent d’arrache-pied, H24, pour nous donner la chance de vivre de notre passion.
Malheureusement, aujourd’hui, ce sont toujours les moments difficiles qui font la une, alors qu’on parle trop peu de tout ce qui est fait de bien.
Je tenais juste à vous dire que je vois mon équipe se dévouer au maximum chaque jour. Coureurs comme staff, nous voulons tous tourner la page de cette saison et repartir ensemble sur de nouvelles bases pour l’avenir.Warren Barguil, dans un post Instagram datant de la mi-octobre.

Les conclusions de cette enquête diront l'ampleur réelle des dysfonctionnements et les responsabilités de chacun. Mais au-delà de Picnic PostNL, ces révélations posent une question à tout le peloton : jusqu'où pousser l'exigence de performance sans mettre en danger le bien-être des athlètes ?
Quand la recherche de performance devient permanente
Le métier de cycliste professionnel ne s'arrête plus une fois le vélo rangé : presque tout, de la puissance au sommeil, est désormais mesuré et optimisé. L'époque où les coureurs utilisaient certaines courses pour retrouver progressivement leur condition semble lointaine. Aujourd'hui, chaque épreuve se prépare avec une précision presque scientifique, et les meilleurs arrivent souvent au départ déjà très en forme.
Puissance développée, fréquence cardiaque, qualité du sommeil, alimentation, récupération, composition corporelle : presque tout peut être mesuré, enregistré et analysé. Les progrès de la technologie et de la préparation physique ont permis des niveaux de performance impressionnants. Ils ont aussi transformé le quotidien des coureurs.
Les stages en altitude s'enchaînent, les déplacements se multiplient, l'alimentation est calculée au gramme près et même les journées de récupération suivent des protocoles précis. S'y ajoutent les obligations médiatiques, les attentes des sponsors et l'entretien de son image sur les réseaux sociaux. Même lorsqu'il ne court pas, un cycliste professionnel reste presque toujours dans une logique de performance.
Le coureur est-il devenu une donnée parmi d'autres ?
Les données aident les entraîneurs à adapter les charges et à prévenir les blessures, mais elles ne disent rien de l'état mental d'un coureur. Un capteur de puissance peut indiquer qu'un coureur développe moins de watts que prévu. Il ne dit pas s'il traverse une période de doute, s'il souffre de l'éloignement familial ou s'il a simplement besoin de souffler.
L'enquête sur Picnic PostNL illustre ce risque : plusieurs anciens membres de l'équipe dénoncent une organisation où les protocoles auraient pris le pas sur l'écoute et l'individualisation. Derrière les chiffres, il reste un individu, avec ses émotions, ses difficultés et ses limites. Et si la recherche des fameux « gains marginaux » était devenue si poussée que certaines structures en oubliaient parfois l'essentiel ?
Tom Dumoulin, Jonas Vingegaard : quand les champions tirent la sonnette d'alarme
Le mal-être psychologique touche aussi les plus grands : Tom Dumoulin, Jonas Vingegaard ou Fem van Empel en ont parlé publiquement. Le sujet n'est pas nouveau, et il ne concerne pas seulement les coureurs qui peinent à obtenir des résultats.
Date | Coureur ou coureuse | Ce qu'il ou elle a dit ou fait |
|---|---|---|
Janvier 2021 | Tom Dumoulin | Met sa carrière entre parenthèses, faute de supporter la pression et les attentes |
Décembre 2025 | Fem van Empel | Met sa carrière en pause à 23 ans, faute de motivation et de plaisir |
13 janvier 2026 | Jonas Vingegaard | Dit avoir été proche du burn-out, notamment à cause des stages en altitude |
19 janvier 2026 | Stefan Küng | Décrit des obligations qui grignotent son repos, jusqu'à 8 jours d'intersaison |
Tom Dumoulin, la pause d'un vainqueur du Giro
En janvier 2021, Tom Dumoulin, vainqueur du Giro 2017 et vice-champion olympique du contre-la-montre en 2016, met sa carrière entre parenthèses. Le Néerlandais explique ne plus parvenir à gérer la pression et les attentes qui pèsent sur lui. Il a passé des années à vouloir satisfaire son équipe, ses sponsors et son entourage. Il reprend la compétition, avant d'arrêter définitivement en 2022, à 31 ans.
Son témoignage ne vise pas Picnic PostNL : quand il fait sa pause, il court chez Jumbo-Visma. Mais son parcours illustre une difficulté plus générale du haut niveau : garder le plaisir de pratiquer son sport quand chaque performance devient une obligation.
Jonas Vingegaard et Stefan Küng, des journées sans vrai repos
Le 13 janvier 2026, Jonas Vingegaard reconnaît avoir lui aussi été proche du burn-out, notamment à cause des stages en altitude. Le double vainqueur du Tour de France s'exprime alors après la retraite surprise de son coéquipier Simon Yates, annoncée à Noël.

Stefan Küng partage un constat proche. Dans un entretien accordé à Cyclingnews en janvier 2026, le Suisse, professionnel depuis plus de 10 ans, décrit des obligations qui se sont multipliées. Stages en altitude et en chaleur, tests en soufflerie, musculation, récupération : la liste s'allonge. Avant même de partir en vacances, il avait déjà consacré 8 jours de son intersaison à des obligations professionnelles.
Fem van Empel, la lassitude à 23 ans
En décembre 2025, Fem van Empel, triple championne du monde de cyclo-cross, a mis sa carrière en pause pour plusieurs mois, à 23 ans. Elle explique avoir perdu la motivation et le plaisir qui l'animaient depuis des années. Elle a repris le cyclo-cross ce mois-ci.
Ces situations sont différentes et ne relèvent pas toutes d'un burn-out médicalement établi. Elles témoignent pourtant d'une fatigue mentale dont le cyclisme ne peut plus faire abstraction.
La pression des résultats, mais aussi celle de garder son emploi
Derrière les stars, des centaines de coureurs ont des contrats courts, dans des équipes dont la survie dépend des sponsors et des résultats. Pour eux, une saison décevante ne signifie pas seulement perdre sa place sur une grande course. Elle peut compromettre la prolongation d'un contrat, voire une carrière.
Cette insécurité peut créer un cercle vicieux : un coureur en difficulté ressent davantage de pression, prend moins de temps pour récupérer et risque d'aggraver sa situation. La question se pose encore plus pour les jeunes talents, repérés et recrutés très tôt. À 18 ou 19 ans, certains affrontent déjà les exigences du plus haut niveau, en pleine construction personnelle.
La peur de parler
Signaler une souffrance psychologique reste difficile quand on redoute de perdre sa sélection, de décevoir sa direction ou de compromettre son contrat. C'est l'un des problèmes mis en évidence par les témoignages autour de Picnic PostNL. Quand les coureurs ne se sentent plus libres d'exprimer leurs difficultés, le silence devient un mécanisme de protection. Et c'est peut-être là que la recherche de performance devient contre-productive.
Chez les femmes aussi, la question du bien-être est centrale
Le 29 octobre 2026, l'ancienne coureuse Esmée Peperkamp a témoigné publiquement contre Picnic PostNL, après avoir d'abord participé anonymement à l'enquête de NOS Sport. La Néerlandaise, qui a passé 5 saisons dans la structure, dénonce un suivi médical qu'elle juge insuffisant et un manque d'écoute sur ses problèmes de santé.
Elle dit souffrir d'un déficit énergétique relatif dans le sport, ou RED-S, un syndrome qui survient quand les apports énergétiques ne couvrent pas les besoins de l'organisme. Elle met aussi en cause la prise en charge de ses difficultés physiques et alimentaires. Picnic PostNL regrette qu'un membre de l'équipe ait vécu de telles situations, ne commente pas les cas individuels et renvoie à l'enquête indépendante.
Ce témoignage rappelle que la performance ne se résume pas au poids, aux watts ou aux résultats. Santé hormonale, disponibilité énergétique, récupération et accompagnement psychologique doivent faire partie du suivi des athlètes, femmes comme hommes. Une préparation efficace ne peut pas se construire durablement au détriment de la santé.
Le cyclisme professionnel est-il réellement en burn-out ?
Non, rien ne permet de diagnostiquer un burn-out collectif du peloton, mais les témoignages montrent que le risque est réel. Encore faut-il distinguer la fatigue, le surentraînement et le burn-out.
Notion | Ce que c'est | Exemple dans le cyclisme |
|---|---|---|
Fatigue | État passager, qui disparaît avec le repos | Les jambes lourdes au lendemain d'une étape de montagne |
Surentraînement | Baisse de performance durable due à une charge trop forte sans récupération suffisante | Des watts en baisse malgré l'entraînement, plusieurs semaines de suite |
Burn-out | Phénomène lié à un stress professionnel chronique mal géré, selon l'OMS | Épuisement, rejet du métier et perte du sentiment d'efficacité |
Selon l'Organisation mondiale de la santé, le burn-out résulte d'un stress chronique au travail qui n'a pas été correctement géré. Il se caractérise par un épuisement, une mise à distance mentale du travail et une baisse du sentiment d'efficacité professionnelle. Un coureur peut donc être épuisé après un Grand Tour sans souffrir d'un burn-out. À l'inverse, un athlète peut continuer à obtenir d'excellents résultats tout en traversant une grande souffrance psychologique.
Performance sportive et bien-être psychologique ne s'opposent pas pour autant. Un athlète qui se sent écouté, respecté et accompagné peut aussi être plus performant sur la durée.
Peut-on encore gagner sans tout contrôler ?
Certaines équipes ont pris conscience du problème et misent sur l'accompagnement psychologique, l'individualisation des programmes et le temps de récupération. Chez Lidl-Trek, une responsable de la psychologie, Elisabetta Borgia, accompagne les coureurs. Chez Tudor Pro Cycling, Ricardo Scheidecker, responsable sportif, affirme qu'il faut protéger les coureurs du burn-out : l'équipe fait courir moins de courses à chacun, avec davantage de staff autour d'eux.

Au-delà des initiatives de chaque équipe, c'est peut-être l'organisation du cyclisme professionnel qui doit évoluer. Plusieurs pistes mériteraient d'être développées. Garantir un accès confidentiel à un accompagnement psychologique indépendant, et permettre aux coureurs de signaler leurs difficultés sans craindre de représailles. Mieux encadrer les charges d'entraînement, et reconnaître la nécessité de vraies périodes de repos.
Il ne s'agit pas de supprimer l'exigence du haut niveau. Le cyclisme restera une discipline de sacrifices, de rigueur et de dépassement de soi. Mais demander à un athlète de repousser ses limites n'est pas lui donner le sentiment qu'il n'a plus le droit d'en avoir.
FAQ sur le burn-out dans le cyclisme professionnel
Qu'est-ce que l'affaire Picnic PostNL ? L'affaire Picnic PostNL désigne l'enquête de NOS Sport et In De Waaier, publiée le 15 octobre 2026, qui décrit une culture de la peur dans cette équipe néerlandaise.
Quels cyclistes ont parlé de burn-out ? Jonas Vingegaard a dit en janvier 2026 avoir été proche du burn-out, et Tom Dumoulin a fait une pause en 2021 sous le poids de la pression.
Qu'est-ce que le RED-S chez les cyclistes ? Le RED-S, ou déficit énergétique relatif dans le sport, survient quand l'alimentation d'un cycliste ne couvre pas l'énergie que demandent son entraînement et son organisme.
Quelle différence entre fatigue et burn-out pour un coureur ? La fatigue d'un coureur disparaît avec le repos, alors que le burn-out, selon l'OMS, naît d'un stress professionnel chronique mal géré et dure.
Remettre l'humain au centre du peloton
L'affaire Picnic PostNL, dont l'enquête indépendante doit encore rendre ses conclusions, pourrait avoir une portée bien plus large que l'avenir de la formation néerlandaise. Derrière les performances, les records de puissance et les exploits que nous admirons chaque saison, il y a des hommes et des femmes qui consacrent leur vie à leur sport.
Le cyclisme moderne a appris à optimiser presque chaque détail de la performance. Il lui reste à accorder autant d'importance à ce qui ne se mesure pas sur un compteur.
Pour suivre ces coureurs sur les routes de juillet, lisez notre analyse des favoris du Tour de France 2027.



